Hommage de la LICRA à Patrick Quentin

Patrick-quentin

Éloge funèbre prononcé par Alain Jakubowicz, ancien président de la LICRA

« Patrick, mon ami, mon confrère, mon frère,

J’ai revu hier sur internet le reportage qui t’était consacré au moment du procès de la profanation du cimetière de Carpentras. Je t’ai revu avec ta crinière, ta grosse voix et ton nœud papillon. J’ai souri et j’ai fermé les yeux.

Je nous ai revu, jeunes, vaillants et combatifs. Contre le Front National, contre les négationnistes, contre les criminels contre l’humanité… Je nous ai revu aux réunions du CAPSAL, le Collectif des Avocats pour le soutien à l’action de la Licra, ces réunions qui pouvaient durer des nuits entières, au cours desquelles, avec nos amis Bernard Jouanneau, Michel Zaoui, Christian Charrière-Bournazel, Sylvia Zimmerman, Charles Korman, Marc Levy et tant d’autres, nous refaisions le monde, nous imaginions des procédures, nous façonnions le droit, nous rédigions des projets de lois.

Qu’est ce qu’on a pu phosphorer, qu’est-ce qu’on a pu s’engueuler. Il en ressortait toujours quelque chose, comme cette fois, en 1987, où, faute de base juridique, nous avons imaginé d’assigner Jean-Marie Le Pen en référé après sa « sortie » sur le « point de détail ».  Et ça a marché ! Quand on ne pouvait pas entrer par la porte, on entrait par la fenêtre. Quand il n’y avait pas de loi, on l’écrivait et grâce à la pugnacité juvénile de notre Président Jean Pierre-Bloch, on la faisait voter, comme ce fut le cas pour la loi Gayssot en 1990.

Je nous revois aux audiences, que nous abordions la boule au ventre, cette boule qui nous rappelait que nous étions toujours et avant tout avocats. Je te revois, l’œil noir et le visage fermé, je t’entends, la voix grave et puissante, de celles qui restent gravées dans l’enceinte des Palais de Justice.

En cet instant de vérité où les feux de la rampe se sont éteints, en cet instant où tu t’en vas là où tes plus belles plaidoiries t’ont précédé, je veux te remercier du fond du cœur pour ce que tu as apporté à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et le négationnisme.

Avocat tu as été, avocat tu es resté, même si je sais, sans que tu ais eu besoin de l’exprimer, combien tu as souffert d’être éloigné de la barre en raison du mal qui t’a frappé alors que tu étais dans la force de l’âge de ton exercice professionnel. Tu aurais pu continuer à plaider, mais tu es de ces avocats qui ne plaident pas assis. Tu as préférer renoncer que transiger.

Militant tu as été, militant tu es resté, fidèle à l’enseignement de Jean Pierre-Bloch dont tu fus l’un des «enfants » préféré. C’est avec émotion que je te voyais participer à nos réunions, jusqu’à ces derniers temps, quand tu pouvais y venir. Et c’est avec une infinie tristesse que je te voyais partir discrètement avant la fin, en raison de la fatigue qui te rongeait.  Je te suivais du coin de l’œil…

Les années ont passé. Les combats sont restés. De jeunes confrères ont pris notre suite. C’est aussi notre fierté. Je suis devenu Président de la Licra, toi Président de l’ACA, l’autorité de Contrôle et d’Arbitrage. Mais honnêtement Patrick, on peut aujourd’hui se l’avouer, ça n’est pas là que nous avons été le plus heureux. Notre place a toujours été à la barre, dans la défense des valeurs pour lesquels nous nous sommes toujours battus, aux cotés des victimes de racisme et d’antisémitisme, face aux fascistes, aux extrémistes, aux négationnistes, debout, revêtus de cette robe noire, qui aujourd’hui est en deuil.

Le lendemain du jour où tu es parti, je me suis adressé à notre fondateur, Bernard Lecache.  Je lui ai demandé de t’accueillir au Panthéon de la Licra. Tu y es débarrassé de tes souffrances. Tu as retrouvé ta crinière, ta grosse voix et peut-être même ton nœud papillon. Je vais, de mon côté, et tant que je le pourrai, reprendre le chemin des prétoires aux côtés de nos jeunes confrères, pour poursuivre les combats que nous avons mené ensemble. Au moment où je me lèverai pour plaider, je te ferai un petit clin d’œil. Tu me le retourneras, le visage illuminé par ton beau sourire…

Repose en paix mon frère. »

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *